Au détour des ruelles pavées du Cours Julien, nous débouchons devant une devanture vert pomme, juste en face de la grande Bibliothèque de Marseille, située au coeur de la ville, dans le 1er arrondissement.
À la croisée des chemins de 3 quartiers populaires de la ville : Noailles, le Cours Julien et la Plaine est installée depuis 1937 l’atelier de broderie des Filles d’Hortensia.
L’histoire de l’atelier
Hortensia c’est la maman de Véronique et Claire, elles ont décidé de renommer l’atelier lorsqu’elles en ont pris les rennes. Dans le quartier, tout le monde faisait référence à elles comme les filles d’Hortensia alors elles ont tout simplement renommé l’atelier comme ça.
On peut dire que Véronique et Claire sont nées avec un dé à coudre sur le doigt. Elles ont grandi dans le quartier et ont passé leur enfance dans l’atelier auprès de leur maman qui pour les occuper leur donnait des choses à coudre et découdre. Alors quand leur maman a décidé de rendre son tablier de couturière, les deux filles ont naturellement repris la barre.
Dernier atelier de la ville
Claire et Véronique sont deux passionnées de broderie, qui vous en parlent avec tant d’amour que vous en avez des étoiles dans les yeux.
Les Filles d’Hortensia est le dernier atelier de broderie de Marseille. À une époque, révolue aujourd’hui, il y en avait plus d’une trentaine dans la ville. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 12 dans la région. Lorsque les différents ateliers de broderie de la ville ferment, ils laissent en héritage des machines, des tissus, des fils, vestiges de l’histoire passée que les deux soeurs n’osent pas jeter.
L’atelier est à l’image du quartier, fourni et haut en couleurs, où les métiers à tisser envahissent les étagères et les tiroirs sont remplis de bobines de fil multicolores.
Dans le paysage actuel où la broderie s’industrialise, les Filles d’Hortensia ont leur crédo : la tradition ! Et ce n’est pas par hasard que ce duo 100% féminin oeuvre pour de grandes maisons depuis plus d’une trentaine d’années. Leur agenda est rempli entre des demandes de clients particuliers et professionnels partout en France.
La broderie en action
Lorsqu’on franchit le seuil de l’atelier, c’est Véronique qui nous accueille tout sourire. Elle nous conduit dans l’arrière boutique où nos 3 marinières sont étendues sur un fil. Véronique en décroche une et l’installe sur le plan de travail.
Dans la matinée, elle avait dessiné à la main l’alphabet de la broderie. Les deux mots « Reine Mère » sont déjà apposés sur la marinière bleue, mais pas brodés. Véronique a simplement déposé le calque grâce au piquage, une ancienne méthode qui consiste à piquer de petits trous le long du contour du modèle qu’on désire reproduire, de placer le modèle sur le vêtement et d’appliquer de la poudre (qui part au lavage) à l’aide d’un tampon. Véronique nous explique que l’usine qui la fournissait en poudre n’existe plus alors elle en fabrique elle-même !
Nous redescendons dans l’atelier et Véronique s’installe à son poste de travail, devant sa machine. Le fil prune est déjà installé, elle l’avait préparé. Elle enfile ses lunettes et positionne la marinière sous la machine. À l’aide d’un outil, elle fait passer le fil du dessous à la surface. Elle presse un bouton et la machine démarre dans un grand fracas. C’est parti ! Sa main droite posée sur la manivelle qui se trouve sous la machine guide les mouvements de l’aiguille. Elle suit des yeux le calque pour broder les deux mots.
Entre deux coups d’aiguille, Véronique nous parle de pénuries de fils, de couleurs qui disparaissent, de productions interrompues, d’usines qui ferment… « J’aimais bien ce fil mais il n’existe plus, l’usine a fermé ».
En deux, trois mouvements, la broderie est terminée. Le geste est minutieux, ce genre de minutie qui donne des petits frissons quand on la regarde.
On remonte dans l’arrière boutique, à la lumière du jour pour mieux voir. La broderie est parfaite. On n’aurait pas pu rêver mieux. Véronique plie la marinière. Et le même manège recommence pour les deux autres. Comme pour « Reine Mère », « Mater Familias » et « Mother Lover » trouvent leur place sur leur marinière.
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